02 novembre 2009
This is it.
Un soir, j'ignore exactement l'élement précis qui a déclenché la mécanique mystérieuse de ce qui sera une porte d'entrée dans un vicieux, vicieux cercle, Mais j'ai commencé à manger. à tout manger. Je n'avais pas faim, ni spécialement envie de manger. J'avais BESOIN de manger, d'avaler de la nourriture. Le "principe" du processus était d'ingurgiter la grande quantité de nourriture le plus rapidement possible.
Pourquoi ? Je l'ignore, bien que j'ai une très vague idée.
Je suppose que j'avais un affreux sentiment d'être à vide. avide. avide de nourriture. avide tout court.
un désir d'engloutir m'habitait, et de sentir leur chute le plus profond et loin possible en moi. Ce désir ardent
incontrôlable d'avaler, sans mâcher les gros morceaux, était associé dans ma tête à l'urgence de résistance.
Il fallait résister à quelque chose, au vide je présume. Je peux encore visionner ce trou noir en moi, cette cassure sombre
qui en s'étalant allait me bouffer l'âme. Je devais remplir ce trou aussitôt. Je n'avais pas le temps. Je
devais manger, non pas me nourrir, mais engloutir les aliments. Je devais me défendre. contre ce trou.
Je devais obturer le vide par peur d'intrusion et non respect de mon corps. Il est indispensable qu'il n'y
ait plus aucune place. plus rien.
J'absorbais le tout et le laissais tomber en moi, là où j'ai l'impression qu'il n'y avait pas de fond. Rien
excepté la douleur physique de mon ventre gonflé ne pouvait m'arrêtait.
Je crois que j'ai en quelque sorte appelé ces épisodes en temps de déception, de séparation ou de ce sentiment
de perte. Ce sentiment qu'au bout du vide, il n'y aura pas de bras pour m'accueillir quand je tomberais.
J'associe le fait de laisser tomber la nourriture en moi à un essai vain d'engloutir la présence que je ne touche
pas. Or l'objectif n'est atteint qu'un bref instant. L'étincelle n'allume pas le feu.
La sensation de vide revient, encore insupportable. Effrayant ce vide. Le rituel semble hors normes et hors règles. hors
sens.
Tout cela ne dure que quelque minute, c'est dire le caractère accéléré de l'opération. Je suis capable d'aspirer un repas
pour 4 personnes en quelques minutes, carrément.La bouche devient gouffre, sans fond.
Jusqu'à cette sensation qui fait office d'alarme, cet incapacité de respirer
de bouger ou de parler, je sens encore les portions en ma gorge. Mais avant de passer à l'étape suivante, je vais
obligatoirement regarder mon profil énorme devant le miroire, cette image sera repère pour l'étape post-vomissement.
Je n'ai pas le temps de formuler une pensée, juger ou comprendre. ça urge. comme un automate, je vais vomir.
Je me lave les mains.
Le tout doit sortir en un seul flôt. C'est comme ça que je dois vomir. Un seul coup, intense, douleureux, anésthésiant,
euphorisant.
Les larmes coulent mais ce qui m'intéresse c'est d'inspecter le vomi, voir ce que j'aurais laissé, car les aliments sortent
distincts, par ordre d'ingestion que j'aurais au préalable soigné.
Le moment qui suit est subtile.
Je me jete sur la brosse à dent que je remplis de dentifrice, j'utilise ma solution dentaire
ainsi que mon fil. Je n'oublie aucun détail. Je javélise le lieu, le crime doit être parfait, sans traces,je frotte, je néttoie et c'est à ce
moment là que je suis prise par de faibles remords vite étouffés car je n'avais pas le choix.
Puis je me cache, honteuse, l'air coupable, comme un enfant ayant commis une bêtise.
Cette pulsion est suivie de plusieurs jours de jeûne, comme pour me punir d'avoir cédé à un désir destructeur de tomber en moi,
enfouir et m'enfouir en moi. m'enfuir peut-être.
Alternant ces deux périodes pendant deux ans, je crois que j'ai perdu contrôle quelque part. Je ne blâme personne,
mais il y a eu deux déceptions qui m'ont fait perdre mon équilibre déjà fragile. L'équilibre bascule en déséquilibre,
la mesure en démesure. mettant accent sur mon surmoi tyrannique qui m'inflige la perfection. L'alternation de ces états
me renvoi justement à deux pôles possibles et tolérables: je ne peux être donc qu'au sommet de l'himalaya,
incapable de respirer, où au fond des enfers, brûlée et étouffée. Je ne peux être satisfaite.
Ces deux extrêmes chaotiques sont lieu de destruction, et de mutation.
Je me dois donc d'être idéale, refusant les échecs, les failles et rechutes. Ce qui m'empêche d'être moi, à la fin, avec
mes forces et faiblesses. Omettant que c'est un dualisme non contradictoire entre deux contraires, mais une articulation
entre deux ensembles entre lesquels la tension est nécessaire et riche.
Ce surmoi tend à prôner mon indépendance, marquant mon arrogance, je me suffit donc à moi-même, je n'ai pas besoin d'autrui.
Personne.
L'aspect démeusuré de cette pratique a des conséquences sur mon équilibre, j'en veux trop et trop vite. Je veux
tout posséder, tout de suite. Tout, même rien. Mon chez-moi est devenu un lieu ou s'entassent les produits achetés en double,
voire triple. J'arrive difficilement à me débarasser d'un objet qui ne me sert à absolument rien. Je suis au fond de ces objets.
Je suis au fond de moi. Je n'arrête pas de m'entourer, peut-être pour me cacher. Mais je suis au fond, quelqu'un m'a laissé tombé
au fond. D'où l'intense pulsion de se remettre du traumatique des rencontres de l'inhumain dans l'homme.
Tout cela fait ressurgir en moi la peur de la mort de l'autre. de tout ceux qui m'entourent. Je les vois respirer et je pense
qu'un jour, qu'une heure ou minute, peut-être proche, ils arrêteront de le faire, et je serais éffondrée. Pensée
dévastatrice car inhibe quelque chose en moi, je n'arrive pas à agir normalement avec quelqu'un qui meurt et me quitte .. bientôt!
Cette mort, cette perte laissera un vide en moi. D'ou l'envie de manger trop, trop vite, se bourrer la bouche
au point que plus rien ne puisse entrer. C'est contrebalancer l'émotion qui oeuvre dans le sens à me faire disparaître moi-même.
Cette chute induit forcément une chute d'estime de soi. donner mort à l'enfant innocent au fond de soi. Une destruction réactionnelle,non pensée, de la physiologie et l'effondrement de l'estime de soi... Bref, Frêle esquive contre un naufrage certain et annoncé.
Je vis dans l'excès et la précipitation, l'accélération. Ou alors, dans le plat, le ralenti. Quand je parle, ma pensée est en
morceaux, mes mots fluctuants. Je dois faire un effort pour ne pas me disperser et arrêter de décharger, d'engloutir l'interlocuteur sous un flot de paroles.
C'est un univers méchant. secret et clandestin. Personne ne doit me voir, je me cache. Car ce n'est pas moi. Je suis au fond.
C'est ma façon en quelque sorte de résister, de me défendre, de gérer mes émotions et mon vécu, me châtier moi-même en apparence, de me retourner contre moi-même, être celle qui décide, être en rage et avoir tout pouvoir et puissance sur cette nature humaine. Alors je mange trop et trop vite, n'importe quoi, quand me prend cette impulsion, osciller entre lexcès et l'extrême.
C'est ma façon de vouloir tout prendre tout de suite, ne pas perdre, tout gagner, et m'empêcher démesurément de vivre.
Il est utile de souligner que cette confidence m'a travaillé pendant plus d'un mois.
Si je met à nu cette partie personnelle que tout le monde sans exception est supposé ignorer c'est parce que le caractère secret de cette pratique est ce qui la rend encore plus vicieuse chez moi. Le fait de la dévoiler symboliserait à mes yeux une rupture d'une chaîne qui se serre autour de moi, de jour en jour.
Peut-être que ce maillon qu'est la communication m'aidera à me débarasser de certains autres. Tih! Je ne sais même pas si je vais garder la note.
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